Le blog d'Archiloque

La calamité des ice breakers

Julien Kirch, le 21 juin 2019

C’est quoi un ice breaker ?

Un ice breaker (brise-glace en anglais) est une activité qui peut débuter un moment passé en groupe, comme un atelier de travail ou une formation.

La forme classique consiste à demander à chacun et chacune de dire à son tour quelque chose de personnel.

Par exemple en demandant à chaque participant.e de prendre une carte parmi un lot disposé sur une table et de dire ce qu’elle lui évoque.

Il s’agit d’une forme de manipulation dont l’objectif est de créer un esprit de groupe en forçant la création d’un lien entre les personnes.

Cet esprit de groupe est censé augmenter l’efficacité des personnes pendant le temps passé ensemble.

Au travail tout ce que vous direz pourra être retenu contre vous

Pour un certain nombre de personnes, dont moi, l’effet est l’inverse de celui souhaité.

Recevoir une injonction à dire quelque chose de personnel à un groupe m’embarrasse, me fait m’interroger sur l’image de moi-même que je projette, et crée donc une distance avec les autres personnes.

La question initiale “qu’est ce que cette carte évoque pour moi ?” se transforme alors en “quelle image suis-je supposé ou ai-je envie de projeter à ce groupe, et que dois-je dire qui me permette d’y parvenir ?”.

En effet, dans le cadre professionnel où je subis des ice breakers, les groupes sont en permanence dans une situation de jeu de pouvoir et de rapport de force, qu’elle soit volontaire ou inconsciente.

Dans ce cadre, ne pas contrôler l’image qu’on projette est toujours une prise de risque, et jouer le jeu de l'ice breaker constituerait une prise de risque non choisie.

Le fait d’essayer de créer artificiellement une implication en jouant sur l’aspect personnel a donc pour effet de me démobiliser.

Les energizers

Il s’agit d’une variante encore plus désagréable : dans le but de dynamiser le groupe, il s’agit de pratiquer une activité qui demande une implication physique, souvent en ayant des contacts avec les autres personnes.

Cela peut aller de chanter de plus en plus fort, à danser en formant des rondes.

En passant, ils constituent une très bonne occasion pour permettre à certains des membres du groupe de tenter de prendre de l’ascendant sur les autres, d’une manière plus ou moins discrète.

Je n’aime pas avoir de contact physique avec des personnes dont je ne suis pas proche : je le ressens comme une violation de mon intimité.

Comme les précédents, ces exercices me renvoient à l’image que je projette de moi-même, d’autant plus que la triche est moins facile : si je ne sais pas danser, je ne sais pas danser.

Cette manœuvre pour mobiliser mon corps crée donc un vrai malaise qui va perdurer un certain temps.

“Mais tu peux refuser !”

J’ai déjà discuté de cette questions avec des personnes qui utilisent ce genre d’exercices.

On m’a souvent répondu qu’il est possible de refuser de participer, par exemple en passant son tour ou en se mettant à physiquement à l’écart.

Mais cela nécessite d’annoncer à tout le monde qu’on ne fait pas partie du groupe : il faut assumer de montrer qu’on ne veut pas jouer le jeu proposé par la ou les personnes qui ont la responsabilité d’animer la séance.

Je le formule ainsi pour mettre en avant l’injonction qui est ressentie et le fait que le choix n’est pas neutre.

Que faire ?

Ces exercices semblent malgré tout avoir une certaine efficacité sur une partie des personnes. Y renoncer c’est donc sacrifier cette efficacité là pour être moins excluant vis-à-vis des autres.

Pour moi, il s’agit d’une question éthique et la réponse devrait être évidente : il faut apprendre à créer de l’implication ou de l’énergie par d’autres moyens.

(Le fait de vouloir mobiliser l’intimité des personnes pour améliorer la productivité d’une entreprise est aussi une question importante, mais ce n’est pas le sujet ici.)

Même si vous ne ressentez pas personnellement de gêne dans ces situations, vous avez déjà dû percevoir le malaise qu’elles peuvent créer dans certains groupes.

Quand je vois une femme expliquer que — contrairement à ce qu’une personne d’autorité lui demande — elle ne souhaite pas parler de sa vie personnelle ou avoir de contact physique dans le cadre professionnel, je me dis qu’il y a un problème quelque part.

1949
Figure 1. En 1949 le problème était déjà identifié