Le blog d'Archiloque

Fiche de lecture : “Not All Dead White Men: Classics and Misogyny in the Digital Age”

Julien Kirch, le 21 novembre 2019

Souvent, quand sur internet un homme blanc cite un philosophe stoïcien pour justifier ses idées, il faut se préparer au pire.

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Mais pourquoi j’ai lu ce truc ?

Et notamment parce que ces dernières années, un ensemble de personnes puise largement à ces sources pour se justifier : les hommes antiféministes.

Dans ce livre, Donna Zuckerberg (sœur de Mark Zuckerberg de Facebook) étudie ce phénomène selon trois aspects : les textes stoïciens classiques, l’usage qui en est fait, et les groupes misogynes qui s’en réclament.

Tout d’abord les textes. L’auteure, universitaire spécialisée en littérature grecque et latine antique, compare les extraits mis en avant avec le contexte des œuvres dont elles sont extraites. Sans surprise, les extraits sont souvent soigneusement sélectionnés pour aller dans le sens des personnes qui les citent.

Ensuite les textes en eux-mêmes sont porteurs d’une certaine vision du monde. Certains sont d’un sexisme crasse, décrivant les femmes comme incapable d’une réflexion construite. Mais, même ceux qui écrivent que sur le plan de la pensée les femmes peuvent être les égales des hommes, les cantonnent tout de même à des rôles domestiques alors que c’est aux hommes que reviennent les décisions politiques.

Alors que les pensées latines et grecque sont auréolées de prestige aux USA, Donna Zuckerberg nous rappelle que loin d’être neutres, voire universelles, elles sont empreintes du contexte de leur époque. Ainsi, dès qu’on célèbre ces philosophes pour leurs pensées, sans rappeler qu’elles peuvent aussi poser problème sur certains points, on apporte du grain à moudre aux personnes qui s’appuient sur la gloire de ces auteurs pour mettre en avant le patriarcat ou l’oppression des femmes.

Le texte montre en effet les stratégies mises en œuvre pour utiliser ces auteurs et leurs textes pour essayer de donner une assise à leur lutte contre les femmes. Par exemple, quand on pense que les femmes ne devraient pas avoir le droit de vote, citer des extraits philosophe connus permet de donner du poids à sa pensée.

Caricaturer les femmes comme des êtres d’émotions, face à des hommes stoïques qui portent la voix de la raison, c’est un très bon moyen de recruter des curieux qui trouvent le monde injuste et qui cherchent à être rassurés sur leurs récriminations.

Ce name-dropping permet aussi à certains des animateurs de ces groupes d’hommes de se mettre en avant en tant que personnes qui a lu des choses. Cela permet d’attirer du public sur son site, voire de trouver des clients pour des livres ou des séances de coaching.

Vendre du coaching "stoïcien" pour apprendre aux hommes à devenir sûr d’eux, et pouvoir ainsi facilement draguer et coucher avec des femmes semble ainsi être un business lucratif.

Dans la galaxie antiféministe, il existe de nombreux groupes pouvant avoir des visions du monde assez différentes, mais visiblement chacun trouve un stoïcien qui lui convient quand il s’agit d’argumenter : qu’on veuille vivre comme un ermite plutôt que dans un monde dirigé par les femmes, ou comme un pater familias romain ayant autorité presque absolue sur sa famille.

Le panorama dressé par Donna Zuckerberg du fonctionnement des différents groupes, et de leur utilisation des réseaux sociaux à fin de recrutement fait froid dans le dos.

Avant d’ouvrir le livre j’étais un peu dubitatif par le mélange des genres entre l’analyse de textes antiques et sociologie des masculinistes. Au final cette approche est convaincante : j’ai eu le sentiment d’en apprendre autant sur les deux sujets.