Retour de l’état de guerre, Dario Battistella, Armand Colin
L’ambition de ce livre est de mettre en perspective et de tenter d’expliquer les évolutions récentes de la politique étrangère américaine – et notamment l’opération « Liberté en Irak » – en l’inscrivant dans une histoire des relations internationales américano-européennes depuis 1648. L’ouvrage décrit et analyse les différentes théories ayant cours sur ce sujet.
Dans l’introduction, l’auteur met en place les éléments qui serviront de base à l’armature du livre, il y définit notamment les deux archétypes qui serviront de points de repère :
un système hobbbien (d’après Hobbes) où les différents États ne se reconnaissent pas entre eux
un système lockien (d’après Locke) où les États reconnaissent aux autre une existence et une légitimité.
Dans le premier cas, le mode normal des relations entre États est l’affrontement ; l’autre n’ayant pas d’existence reconnue, l’usage de la violence est dicté seulement par l’intérêt, et il connaît la guerre totale (extermination ou assimilation de population). Le second est dans le registre de la compétition (qui suppose un adversaire), l’existence d’autres entités étatiques est prise en compte dans les prises de décision, et seule la guerre limitée (prise de contrôle) y est présente.
En simplifiant, l’histoire des relations internationales consisterait en un mouvement de fond (ponctué de retours en arrière comme Napoléon ou Hitler) d’un système hobbien à un système lockien. Ce mouvement pouvant être observé avec précision dans la manière dont un État exerce sa domination sur les autres : de l’empire du Moyen-Âge à l’hégémonie moderne, définie comme une domination non ressentie car considérée comme légitime. Cette grille d’analyse parcourt tout le texte, les autres théories étant illustrées par leurs oppositions avec elle.
Dans la dernière partie, l’auteur décrit la situation actuelle des USA – État hobbien par essence, mais jusqu’à récemment lockien dans ses pratiques – comme un hégémon dont la domination s’achève et qui est en passe d’être dépassé par un compétiteur (la Chine). La prise de conscience de cette situation amenant les USA, dans l’espoir de contrebalancer ou de ralentir ce mouvement, à violer les règles qui avaient jusque-là structuré leur position (un patriotisme économique s’affirmant de plus en plus, une politique de défense ne se souciant même plus d’un semblant de consensus). Ces manœuvres risquant elles-mêmes d’accélérer ce mouvement en rendant la domination des USA moins attractive pour les autres pays.
Au final, si une volonté de vouloir synthétiser trop rapidement un grands nombre de points de vue amène à sacrifier les fondements théoriques des différents analyses jusqu’à donner parfois l’impression d’un survol, la richesse du contenu rend la lecture stimulante pour qui n’a qu’une connaissance limitée du sujet et fournit une cartographie générale bien utile pour se repérer ainsi que de nombreuses pistes permettant d’approfondir le thème.
Des extraits du livre ici
Une traduction d’un article de Bruce Schneier intitulé Rare Risk and Overreactions qui traite de nos réactions faces aux événements impressionnants.
Tout le monde a réagi au terrible événement que constitue la fusillade de Virginia Tech. Certaines de ces réactions étaient rationnelles, d’autres pas.
Un étudiant a été suspendu pour avoir personnalisé un jeu de tir à la première personne avec une carte de son école. Un fonctionnaire a été licencié pour avoir parlé d’une arme, puis a reçu une visite de la police quand il a créé une bande dessinée inspirée de l’incident. Un conseiller de Yale a interdit l’utilisation de fausses armes réalistes dans les théâtres de l’université – décision qui a été annulée dans la journée. Et des enseignants ont terrorisé une classe de sixième en mettant en scène une attaque à main armée, sans leur dire qu’il s’agissait d’un exercice.
Toutes ces choses ont eu lieu, même si des fusillades aussi graves sont incroyablement rares, même si – selon la presse – moins d’un pour cent (.pdf) des homicides et des suicides des enfants âgés de 5 à 19 ans ont lieu dans des écoles. En fait, ces réactions ont eu lieu, non pas en dépit de ces faits, mais à cause d’eux.
Le massacre de Virgina Tech appartient précisément au type d’événement auquel nous les humains avons tendance à surréagir. Nos cerveaux ne sont pas très bons ni en probabilité ni en analyse de risque, encore moins lorsqu’il s’agit d’événements qui surviennent rarement. Nous avons tendance à exagérer les faits spectaculaires, étranges, et rares, et à minimiser ceux qui sont ordinaires, familiers et courants. Dans la communauté des psychologues, il y a de nombreuses recherches sur la manière dont le cerveau répond aux risques – j’ai déjà parlé de certaines d’entre elles – mais l’élément fondamental est le suivant : notre cerveau est bien meilleur quand il s’agit de traiter des risques simples que nous avons dû prendre en compte durant la plus grande partie de l’existence de notre espèce, et bien plus mauvais pour évaluer les risques complexes que la société nous impose aujourd’hui.
Nouveauté plus terreur égale réaction disproportionnée
On peut en observer les effets en permanence. Nous avons peur d’être tués, kidnappés, violés et agressés par des étrangers alors qu’il est bien plus probable que l’auteur d’un crime de ce genre soit un parent ou un ami. Nous craignons les accidents d’avion et les tireurs fous au lieu des accidents automobiles et des violences domestiques — tous les deux bien plus courants.
Aux États Unis, les chiens, serpents, abeilles et cochons font chacun plus de victimes chaque année (.pdf) que les requins. En fait, les chiens tuent plus de personnes que n’importe quel animal à part les humains. Il est vrai que les requins sont plus dangereux que les chiens, mais il est bien plus probable de rencontrer un chien qu’un requin.
Notre réaction récente la plus disproportionnée à un événement rare a été notre réponse à l’attaque terroriste du 11 septembre. Je me souviens de John Ashcroft, alors ministre de la Justice, faisant un discours en 2003 dans le Minnesota — où je vis — et prétendant que l’absence d’attaque terroriste depuis le 11 septembre prouvait l’efficacité de sa politique. J’ai pensé : "Il n’y a pas eu d’attaque terroriste pendant les deux années qui ont précédé le 11 septembre, et tu n’avais aucune politique. Qu’est-ce-que ça prouve ?"
Cela prouve que les attaques terroristes sont très rares, et peut-être que notre réaction ne valait pas l’énorme dépense : la perte de liberté, les attaques de notre Constitution et la perte de crédibilité au niveau mondial. Néanmoins, surréagir était pour nous ce qu’il fallait faire. C’est effectivement de la sécurité de pacotille, mais cela nous rassure.
Les gens ont tendance à baser l’analyse de risque sur leurs histoires personnelles plutôt que sur des données objectives, malgré le vieil adage qui dit que "le pluriel d’une anecdote n’est pas une généralité". Si un ami se fait agresser dans un pays étranger, cette histoire a plus de chance d’avoir une influence sur votre sentiment du risque à voyager dans ce pays que des statistiques de crime abstraites.
Les interlocuteurs que nous connaissons sont plus crédibles que les étrangers, et les histoires qui sont proches de nous ont plus de poids que celles de pays étrangers. En d’autres termes, la proximité de la relation influence notre évaluation du risque. Et qui est de nos jours l’interlocuteur principal de tout le monde ? La télévision (l’excellent livre de Nassime Nicolas Taleb, Le cygne noir : l’impact de l’improbable, traite de cela.)
Considérons la réaction à un événement survenu le mois dernier : le joueur de base-ball professionnel Josh Hancock qui avait bu, se tue dans un accident automobile. En conséquence de quoi, plusieurs équipes de base-ball ont interdit l’alcool dans leurs loges après les matchs. Sans parler du fait qu’il s’agisse d’une réaction ridicule à un événement incroyablement rare (2430 matchs de base-ball par saison, 35 personnes par loge, deux loges par match, et combien de fois est-ce arrivé ?), cette solution n’a aucun sens. Hancock n’a pas bu dans la loge : il a bu dans un bar. Mais la ligue de base-ball avait besoin de montrer qu’elle avait fait quelque chose, même si ce quelque chose n’a aucun sens — encore moins si ce quelque chose augmente en réalité le risque en forçant les joueurs à boire dans des bars au lieu des loges, où la pratique est plus contrôlée.
Je dis aux gens que, si c’est dans l’actualité, ne vous inquiétez pas. La définition précise d’"actualité" est "quelque chose qui arrive rarement". C’est quand quelque chose n’est pas dans l’actualité, quand c’est si habituel qu’on n’en parle plus — accidents automobiles, violence domestique — que vous devriez commencer à vous en préoccuper.
Mais ce n’est pas la manière dont nous pensons. Le psychologue Scott Plous l’a dit justement dans La psychologie du jugement et de la prise de décision : "En termes généraux : (1) Plus un événement est visible et plus il semblera fréquent ou probable ; (2) plus une information est impressionnante, plus elle est convaincante et plus facilement on s’en souviendra ; (3) plus quelque chose est marquant, plus cette chose semblera causale".
Par conséquent, face à un événement très visible et extrêmement impressionnant comme le 11 septembre ou la fusillade de Virginia Tech, nous réagissons de manière disproportionnée. Et en face de tous les événements marquants et liés, on suppose une causalité. En votant le Patriot Act, nous pensons qu’en distribuant des armes aux étudiants, ou peut-être en rendant plus difficile à un étudiant d’avoir des armes, nous aurons résolu le problème. Nous ne laissons pas nos enfants aller jouer sans surveillance. Nous évitons de nous baigner parce que nous avons lu quelque chose sur les attaques de requin.
C’est encore notre cerveau. Nous avons besoin de “faire quelque chose”, même si ce quelque chose n’a pas de sens ; même si c’est inefficace. Et nous avons besoin de faire quelque chose qui soit directement lié aux détails de l’événement en question. Alors plutôt que de mettre en place des mesures efficaces, mais plus générales, pour réduire le risque terroriste, nous interdisons les cutters à bord des avions. Et nous repensons après-coup au massacre de Virginia Tech et nous récriminons contre nous-même à propos de ce qui aurait dû être fait.
Finalement, notre cerveau a besoin de quelqu’un ou de quelque chose à condamner (Jon Stewart a un excellent papier sur la recherche de bouc émissaire de Virginia Tech, et la couverture des médias en général). Mais parfois il n’y a pas de bouc émissaire à trouver ; parfois tout a été fait correctement et il s’agit seulement de malchance. Simplement nous ne pouvons pas empêcher un forcené isolé de tirer au hasard sur des gens ; il n’existe aucune mesure de sécurité qui serait efficace.
Aussi circulaire que cela puisse paraître, les événements rares sont rares principalement parce qu’ils ne produisent pas très souvent, et non en dépit de mesures de sécurité préventives. Mettre en œuvre des mesures de sécurité pour faire en sorte que ces événements rares le soient encore plus ressemble à la blague de l’homme qui patrouille bruyamment autour de sa maison pour maintenir les éléphants éloignés.
"Des éléphants ? Il n’y a pas d’éléphants dans le coin," dit un voisin.
"Vous voyez bien que ça fonctionne !"Si vous voulez prendre des mesures de sécurité qui aient du sens, déterminez les points communs dans un groupe d’événements rares et concentrez-y vos contre-mesures. Concentrez-vous sur le risque général de terrorisme, pas sur les menaces spécifiques d’attentat aérien utilisant des explosifs liquides. Concentrez-vous sur les risque généraux des jeunes adultes perturbés, et pas la menace spécifique d’un forcené isolé errant sur un campus universitaire. Ignorez les menaces qui ressemblent à des scénarios de films, et concentrez-vous sur les vrais risques.
Ce texte est paru initialement sur Wired.com, mon 42ème texte sur ce site.
© 2007 Bruce Schneier