Impostures et droit à la métaphore

par Julien Kirch, le 20 août 2018

J’ai profité de l’été pour relire deux livres qui avaient beaucoup fait parler d’eux à leur sortie à la fin des années 90 mais qui sont un peu tombé dans l’oubli.

Impostures intellectuelles

Le premier s’appelle impostures intellectuelles par Alan Sokal et Jean Bricmont. Il s’agit d’une analyse de textes de plusieurs auteur·e·s têtes d’affiches liées à la mouvance postmoderne (parmi eux : Jacques Lacan, Julia Kristeva, Jean Baudrillard, Bruno Latour, Gilles Deleuze & Félix Guattari, Paul Virillio et Michel Serres) dont la caractéristique est l’utilisation de vocabulaires ou de concepts scientifiques de manière erronée ou dénuée de sens.

Les deux auteurs se limitent à des domaines sur lesquels ils sont compétents et examinent ligne à ligne des extraits de livres en expliquant les erreurs qui s’y trouvent. En reformulant les textes d’une manière plus rigoureuse et plus lisible, le résultat est souvent soit banal soit ne veut rien dire.

L’objectif du livre est de montrer qu’une partie du prestige de ces auteur·e·s, basée sur leur maîtrise de sujets scientifiques complexes, n’est pas fondée et que l’obscurité des textes en question n’est pas un gage de profondeur.

Une de ses forces est de ne pas s’interroger sur la raison de ces impostures, par exemple de savoir s’il s’agit de manipulation ou d’incompétence, mais de rester proche des textes. De même ils ne critiquent pas les idées énoncées, mais seulement le fait de s’appuyer sur des approximations scientifiques fausses puisse servir d’argument dans une démonstration.

Sans que les deux auteurs soient spécialement méchants, faire tomber les masques de ces personnes qui sont souvent elles-mêmes plutôt du genre à donner des leçons est très drôle, et on a le sentiment d’avoir à faire avec une bande d’imposteurs et de menteuses.

Les réactions

Les réactions au livre ont été très dures et la préface aux éditions récentes en parlent. Très peu d’entre elles ont porté sur le fond, c’est à dire l’analyse des textes.

Elles se sont concentrée sur deux axes.

La première est de critiquer la démarche ou les auteurs, par exemple en présentant le livre comme étant une attaque de scientifiques jaloux des sciences humaines.

La deuxième est de vouloir priver les personnes critiquées d’un droit à la métaphore. C’est-à-dire que les éléments scientifiques cités ne sont pas à prendre littéralement mais seulement comme des images ou des illustrations. Les erreurs n’en seraient donc pas mais seulement une forme de licence poétique tout à fait légitime quand on fait de la philosophie.

Puis le soufflé est vite retombé : si le livre est désormais un classique chez une partie du public il y a eu peu de conséquences pour les personnes citées.

Prodiges et vertiges de l’analogie

Le deuxième livre s’appelle Prodiges et vertiges de l’analogie par Jacques Bouveresse et a été écrit en réactions à ces réactions.

Le livre traite de l’usage des analogies, et notamment de leurs avantages et de leurs limites.

Bouveresse ne remet pas en cause le droit à l’analogie, au contraire il en explique l’utilité y compris dans les sciences exactes.

Mais pour être légitime, l’utilisation de l’analogie dans un contexte d’argumentation doit respecter certaines règles.

C’est notamment le fait qu’une analogie est une approximation. Elle peut être utile pour faire comprendre quelque chose, mais ne peut être utilisée dans une argumentation pour prouver quelque chose que dans le cas où il n’existe pas de formulation plus exacte.

Ainsi dans le cas des réactions au premier livre, permettre une utilisation sans limite des analogies rendrait les critiques précise impossible, car à chaque argument il suffirait de répondre que le texte n’est pas à prendre au pied de la lettre. On pourrait donc raconter n’importe quoi et être inattaquable.

Or pour Bouveresse, un texte contre lequel on ne peut pas contre-argumenter de manière précise n’est pas de la philosophie mais de la littérature ou un essai. Les prétendu·e·s philosophes qui se comportent ainsi ne doivent pas donc être pris·e·s aux sérieux.

La conclusion du texte est assez pessimiste : selon l’auteur il y a peu de chance que la rigueur s’empare de ces penseur·se·s stars car il y a trop à perdre et trop peu à gagner.