Il lui répondit qu’en fait de cuisine ses compétences s’arrêtaient au choix des restaurants. Il ajouta que, par contre, il faisait bien les courses :
— Vous connaissez les photos de poivrons d’Edward Weston ?
— Oui, bien sûr, dit-elle, la fameuse série des Peppers qui date des années trente.
— Ses amis jugeaient que ces poivrons étaient des photos très érotiques alors qu’il maintenait qu’elles étaient tout ce qu’il y a de plus abstrait.
— Je les trouve plus érotiques que ses nus.
— Quand j’achète des poivrons, je choisis les plus beaux, les plus fermes comme s’ils devaient être photographiés par Weston. Mon idée, c’est que, plus on est cultivé, plus on s’amuse en faisant les courses. Je choisis les pommes de terre en hommage à Van Gogh, les salades en me souvenant que Rabelais écrivit : « Dieu n’a pas créé le carême mais les salades. » Je pense à Diogène qui offrit des figues à Platon, et à La Rochefoucault qui envoyait des maximes inédites à une amie sans prétendre pour autant mériter son potage aux carottes. Quand il ne réussissait pas à trouver les truffes qu’elle lui demandait, il lui envoyait à la place quelques Maximes qui, s’excusait-il, ne valaient pas de bonnes truffes.
Trois Jours chez ma mère
Grasset
p176